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   Bulletin de la Société de Géographie Rochefort-sur-mer - Tome XXX - année 1908 provenance: bnf.fr

  Extraits du discours prononcé le 11 novembre 1907, dans l'amphithéâtre de l'Ecole, lors de l'ouverture des cours de l'année 1907-1908, par M. le Dr ARDOUIN, médecin principal en retraite, membre de la Société de géographie de Rochefort. 

"(...) Malgré les ambulances ouvertes, chaque année, sur les rives de la Charente, malgré la transformation des fonderies en hôpital, on était souvent embarrassé au moment de la canicule, pour loger tous les malades. On songea à envoyer les fiévreux à Saint Jean d'Angély. Chaque semaine, un convoi de convalescents partait de Rochefort, allait coucher à Tonnay-Boutonne et arrivait le lendemain à destination. On renonça bientôt à ces voyages très coûteux, qui fatiguaient les malades et ne produisaient pas les heureux effets qu'on en attendait.

  L'Hôpital de la marine était encombré à ce point que chaque lit recevait deux malades, et que ces lits ou couchettes étaient tellement rapprochés qu'on ne pouvait pas circuler autour d'eux. De plus, l'Ecole, logée dans l'hôpital, était de plus en plus à l'étroit, prenant chaque jour plus d'importance. On fit des projets pour bâtir une aile nouvelle ; plans et devis furent même dressés, mais, heureusement, on ne commença pas les travaux.

  La nécessité de construire un nouvel hôpital s'imposait.

  Le cimetière de l'hôpital se trouvait en face, dans le bastion du rempart. De 1683 à 1788, on y enterra trente mille cadavres. Le cimetière de la ville était tout près ; il occupait l'emplacement de la Maison d'arrêt actuelle. L'ordonnance royale de mars 1776, proscrivant l'usage des sépultures dans l'enceinte des villes, eut pour effet de faire abandonner ces deux cimetières, qui furent transportés aux lieux et places qu'ils occupent maintenant.

  La fréquence des maladies et la mortalité excessive à Rochefort justifiaient, alors, sa mauvaise réputation et l'effroi qu'éprouvaient les étrangers appelés à y servir.

En 1780, sur un effectif moyen de 1032 forçats, il en mourut 533.
En 1781, on eut 11222 malades à traiter, qui donnèrent 1185 décès.
En 1782, sur 13915 malades, 1574 succombèrent.
  A la fin de 1782, M. de Castries, ministre de la marine, fit appeler à Paris l'ingénieur Toufaire, pour conférer avec lui au sujet d'un vaste hôpital, dont le Roi avait décidé la construction à Rochefort. Satisfait de l'entretien, le Ministre ordonna à Toufaire de rester à Paris le temps nècessaire pour préparer trois plans sommaires, qu'il voulait discuter avec lui. Le 31 octobre, les plans étaient dressés et, le 10 décembre, le Roi signait l'ordre d'exécuter le plan adopté.

  Le 6 février 1783, les fondations de l'hôpital actuel furent commencées et, cinq ans après, le 9 juin 1788, les malades prenaient possession de leurs lits.

  Toufaire venait de faire là un chef-d'oeuvre !.

  Situé hors de la ville, sur un terrain élevéqu'on appelait autrefois la Butte, parce qu'il servait pour les exercices de tir, l'hôpital a un aspect monumental imposant ; son caractère est la grandeur et la simplicité. Tout y est admirablement prévu et disposé pour le service auquel il est destiné ; c'est un hôpital modèle, qui, cent ans après sa construction, satisfait encore à toutes les exigences de l'hygiène moderne.

(...)


  A l'époque où Gall et Broussais avaient mis le phrénologie à la mode, on rassembla une curieuse collection de crânes de forçats ; on y retrouve les célébrités du bagne, dont l'histoire a conservé le récit des crimes.

(...) 


  Le second étage était occupé par une salle de malades : c'est là qu'on mettait les mousses.

(...)


  Le 7 janvier 1788, Gaspard Cochon-Dupuy mourait entouré de l'estime et de la considération générale.

  « La perte de cet homme vraiment célèbre, écrivait l'Intendant, a été vivement sentie à Rochefort. Si l'universalité des regrets qu'il emporte semble acquitter le tribut d'éloges dus à sa mémoire, c'est au Gouvernement à assurer à sa veuve et à ses enfants, une juste rémunération des services rendus à leur pays par MM. Dupuy père et fils, pendant une période de près de cent seize ans. »

  Cochon-Duvivier prit donc la direction de l'Ecole en 1788, et inaugura l'hôpital. Un de ses premiers soins fut de fonder une bibliothèque et d'y rassembler une collection précieuse de ces vieux ouvrages, trésors d'érudition qu'on consulte rarement de nos jours, mais qu'il faut posséder et révérer, parce qu'ils nous font remonter aux sources de la médecine et nous permettent de suivre, à travers les siècles, le long travail de la pensée humaine. (...)

  Lorsque Napoléon Ier passa à Rochefort, en 1808, il demanda à Cochon-Duvivier ce qu'il désirait pour le bien de la ville. Il répondit simplement : « Sire, des eaux limpides ! » Ce voeu salutaire ne devait s'accomplir que bien longtemps après !


(...)

  C'est Clémot qui, dans une opération difficile, ligature de la sous-clavière, serrait le fil en poussant un de ces bons gros jurons de l'ancienne marine, affirmant ainsi son triomphe, aux applaudissements des chirurgiens et des étudiants qui l'entouraient. C'est que la chirurgie était autrement émotionnante autrefois qu'aujourd'hui, où le chloroforme vous livre un sujet insensible et inerte, perinde ac cadaver. Clémot réunissait, à un haut degré, les qualités que Celse réclame pour le chirurgien: manu strenua, stabili, acie oculorum acri, claraque, animo intrepidus, immisericors.
(...)

  C'est le 2 novembre 1868, que Duplouÿ résumait ainsi la jugement de la postérité : « Clémot fut une puissante individualité ; doué d'un jugement sûr, d'une grande force de volonté, d'une imagination ardente, prompt à saisir toutes les applications pratiques d'un fait ou d'une idée, audacieux dans l'exécution de ses conceptions, parfois hasardeuses, il parcourut sa carrière glorieuse pour la chirurgie française en touchant à tous les points de notre art et en laissant partout la trace de ses pas. » "

 

 

 

        

                      Phrénologie à Rochefort, L’école de médecine navale et le bagne

                                                            Jean-Claude Vimont

                                               Maître de conférences à l'université de Rouen

          Criminocorpus carnet de l'histoire de la justice, des crimes et des peines, publié le 17 mars 2011

                                                 http://criminocorpus.hypotheses.org/4416


   " À l’heure où, en Guyane, les autorités se préoccupent d’une mise en valeur  patrimoniale de « l’enfer vert », il est étonnant de constater le refoulé qui environne le passé pénitentiaire de Rochefort. Un bagne métropolitain accompagna l’essor de l’arsenal maritime de 1766 à 1852, mais ses traces ne sont guère visibles, à la suite notamment d’un incendie en 1888 et des destructions de 1944. Les riches musées de la cité ne lui accordent que des espaces parcimonieux, sans beaucoup d’explications. Les visiteurs et touristes apprécient les réalisations architecturales de la monarchie absolue, l’impressionnant arsenal maritime imaginé par Colbert, les hôtels particuliers de belle facture construits jusque sous le Second Empire, mais ils sont en droit de s’interroger sur les fondements de la prospérité de cette ville maritime et de garnison. En 1962, un inspecteur de l’éducation nationale, André Jégou, préfaçait le livre d’André Chamart consacré au bagne de Rochefort, Le bagne et ses forçats, de cette phrase : ” Une ville, on la voit mieux, elle vous devient plus chère lorsque l’on sait toute la charge d’âmes qui pèse sur ses pierres.” Les milliers de bonnets rouges et verts qui aménagèrent les infrastructures portuaires, les magasins à vivres, les formes de radoub aux côtés d’ouvriers libres semblent avoir été gommés de la mémoire rochefortaise ou remisés dans un coin obscur et presque honteux. Les vaisseaux de la Royale, puis les navires à voiles des régimes successifs furent construits, réparés, armés dans ce site stratégique et le gros oeuvre fut souvent confié aux forçats de la “grande fatigue”. Certains acheminaient même les vaisseaux depuis le port jusqu’à l’estuaire de la Charente, hâlant les navires comme des bêtes de somme, tous tirant la “cordelle” sur les chemins de halage le long du fleuve. Les rudes tâches de l’arsenal, de la corderie épuisaient les hommes et le climat malsain de la ville entourée de marais contribuait à la sinistre réputation du bagne de Rochefort. La mortalité y était beaucoup plus élevée qu’à Brest et à Toulon. Les boutiques du Musée de la marine, de la Corderie royale, du Musée de l’ancienne école de médecine navale offrent quelques ouvrages rappelant la mémoire du bagne. Le vieil ouvrage de Pierre Zaccone, initialement publié en 1876 et réédité en 2006, Histoire des bagnes depuis leur création jusqu’à nos jours, voisine avec une nouvelle biographie de l’escroc Anthelme Collet, pensionnaire du bagne de Rochefort, par Jean-Marie Augustin, éditée en 2008, et qui nous apprend que le pseudo “archevêque” était en outre pédophile, et les aquarelles du forçat Clémens, rééditées par Michel Pierre [1]. Mais le bagne ne fait pas l’objet d’une muséographie spécifique, d’une salle ou de panneaux explicatifs. Une vitrine unique lui est consacrée au Musée de la marine, installé dans l’hôtel de Cheusses et qui abrita dès 1936 les collections de maquettes et de sculptures de l’Arsenal. Les collections phrénologiques du Musée de l’ancienne école de médecine navale ne font allusion au bagne que dans certaines courtes notices. L’office du tourisme est muet et semble préférer la maison de Pierre Loti et le chantier de construction d’une copie de l’Hermione.


L’École de médecine navale et le bagne


   Cette courte contribution a été suscitée par quelques phrases d’un bel article de Yannick Romieux sur l’histoire de l’école d’anatomie et de chirurgie navale et par la découverte de la collection de crânes et moulages phrénologiques conservés rue de l’amiral Meyer. Yannick Romieux signalait une forte mortalité dans le bagne de Rochefort qui fut pour les élèves de l’école « un formidable laboratoire d’expérimentation » et qu’elle offrit « une manne exceptionnelle de cadavres » pour les dissections et exercices chirurgicaux des étudiants. [2]. Déjà, en 1962, dans le petit opuscule de Charles Marteau, Le bagne et ses forçats, il était indiqué : “Les salles de dissection de l’hôpital étaient copieusement fournies, pour le plus grand bien, doit-on dire, malheureusement, des études des jeunes officiers de santé de la marine.“
  La pédagogie de l’établissement alternant cours théoriques, soins aux malades de l’hôpital maritime, exercices anatomiques était en avance sur son temps. Comme à Rouen où nous avons étudié les collections phrénologiques, trois phénomènes participèrent à la constitution d’une collection : une école de médecine où l’anatomie et Musée de l’ancienne école de médecine navale de RochefortL Les dissections occupaient une large place dans la formation des étudiants, cerveaux et crânes disponibles à la suite d’exécutions ou de décès nombreux, l’engouement pour une théorie nouvelle qui semblait offrir des pistes d’explication à la criminalité. Les médecins et chirurgiens s’intéressaient aux débats et innovations scientifiques, comme en témoigne la magnifique bibliothèque regroupant près de 25 000 volumes. Plusieurs ouvrages de phrénologues figurent dans ce vaste ensemble aux côtés des périodiques spécialisés qui consacrèrent des articles aux polémiques suscitées par Gall et ses émules. Nous avons pu repérer dans le Catalogue  collectif de France les ouvrages suivants conservés dans la bibliothèque de Rochefort : Cranologie, ou découvertes nouvelles du docteur  F. J. Gall, publié en 1807, le livre de Gall et de son élève Spurzheim, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et des animaux par la configuration de leurs têtes, publié en 1810-1819, Franz Joseph Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, publié en 1825, Félix Voisin, Des causes morales et physiques des maladies mentales, publié en 1826, le docteur François Joseph Victor Broussais, Cours de phrénologie, 1836 , la traduction de l’anglais par le docteur Fossati du livre de George Combe, Nouveau manuel de phrénologie, 1836, la réfutation des théories de Gall par le psychiatre Parchappe de Vinay,Recherches sur l’encéphale, sa structure, ses fonctions et ses maladies, publiée en 1836 et 1838, le livre du phrénologue Henri Lauvergne, professeur de médecine de la marine royale, médecin en chef de l’hôpital des forçats de Toulon, Les forçats considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel, paru en 1841. C’est le bagne de la Monarchie de Juillet qui retiendra notre attention, car c’est à ce moment que la collection phrénologique fut constituée, au plus fort des débats qui agitaient le monde scientifique sur la théorie de Franz Joseph Gall. La collection comporte des crânes de forçats décédés ou exécutés à Rochefort mais aussi des moulages de plâtre commandés à la société phrénologique de Paris. Dumoutier y animait une société phrénologique qui fournissait des moulages de plâtres de personnages censés illustrer les facultés localisées par le médecin autrichien aux musées et écoles de province. Marc Renneville a étudié cette société originale et le musée dont elle fut l’initiatrice, inauguré à Paris en 1836 : « Un musée d’anthropologie oublié : le cabinet phrénologique de Dumoutier [3] ». J’ai eu l’occasion de présenter les commandes du muséum rouennais d’histoire naturelle dans un autre article : « Phrénologie à Rouen, les moulages du musée Flaubert d’histoire de la médecine ». L’école de médecine navale de Rochefort a donc passé des commandes afin de disposer de moulages de têtes de criminels célèbres. C’est aussi vers cette époque que le philanthrope Benjamin Appert visita le bagne de Rochefort et consacra un chapitre de son ouvrage, Bagnes, forçats et criminels, publié en 1836, aux mérites de la phrénologie pour comprendre les formes de délinquance les plus graves.

 

Mémoire du bagne de Rochefort


  Aux débuts de la Monarchie de Juillet, le bagne de Rochefort reçoit des condamnés aux travaux forcés ayant à subir une peine supérieure à dix années, tout comme le bagne de Brest. L’ordonnance du 20 août 1828 a tenté de mieux classer les forçats. Les condamnés à dix ans sont envoyés à Toulon. Il est en outre indiqué que les forçats condamnés à vie ou à plus de vingt ans sont séparés des condamnés à moins de vingt ans. Les principes philanthropiques de classification ont sans doute inspiré cette nouvelle répartition. Le code de 1810 décrivait sommairement la peine à subir : « les hommes condamnés aux travaux forcés seront employés aux travaux les plus pénibles ; ils traineront un boulet à leurs pieds, ou seront attachés deux par deux avec une chaine. » Les forçats rochefortais provenaient de 22 départements, à la suite d’une circulaire du 4 janvier 1830 : L’Ariège, l’Aude, l’Aveyron, la Charente, la Charente-Inférieure, la Corrèze, la Creuse, la Dordogne, la Haute-Garonne, le Gers, la Gironde, les Landes, le Lot, le Lot-et-Garonne, les Basses-Pyrénées, les Hautes-Pyrénées, les Pyrénées orientales, les Deux-Sèvres, le Tarn, le Tarn-et-Garonne, la Vienne, la Haute-Vienne. Ils étaient acheminés de brigades de gendarmerie en brigades de gendarmerie depuis la prison du ressort de la cour d’appel où ils avaient été condamnés. Ils ne subirent donc pas le châtiment-spectacle de la chaîne. Le bagne de Rochefort est le plus petit des trois bagnes en fonctionnement sous la Monarchie de juillet. Au premier janvier 1831, les effectifs se répartissent ainsi : 3800 à Toulon, 2932 à Brest, 1110 à Rochefort. En 1836 [4], 2765 à Toulon, 2753 à Brest, 907 à Rochefort. .

  À leur arrivée au bagne, les condamnés sont ferrés. Moreau-Christophe, inspecteur général des prisons de la Seine, décrit ainsi en 1837 ce moment important dans la vie de tout bagnard : « On place à la partie inférieure de la jambe, une manille. C’est une pièce de fer parabolique, du poids de deux à trois livres, et percée à chaque bout d’un trou dans lequel on met un fort boulon, qui est arrêté lui-même par une clef de fer rivée à froid. La manille, dit le docteur Payen, est l’attribut essentiel des forçats ; on ne l’ôte d’un membre fracturé que pour le replacer à l’autre [5]” Ensuite, les forçats sont attachés par couple, au moyen d’une chaine adaptée à leur manille. Moreau-Christophe précise : « Le poids de la manille et de la chaine est de douze livres à peu près. On appelle cette chaine guirlande, parce que, remontant du pied à la ceinture où elle est fixée, elle retombe en décrivant un demi cercle, dont l’autre extrémité est rattachée à la ceinture du camarade de chaine [6]. » Seuls les forçats privilégiés, les payols, auxiliaires employés à la paneterie, à la comptabilité, aux écritures, dans l’infirmerie et les cuisines, sont dispensés de l’accouplement et de la manille. Ils portent la chaussette, un simple anneau de fer. Clemens, dont les dessins sont conservés à la médiathèque de la Corderie royale, faisait partie de ces auxiliaires privilégiés.Les condamnés sont surveillés par les hommes de la compagnie des gardes-chiourmes, créée en 1803, armés de sabres, de fusils et de bâtons. Le Musée de la marine, à Rochefort, conserve une plaque de garde-chiourme. Moreau-Christophe a laissé une description des bâtiments du bagne : « La cour du bagne présente un carré long qui doit avoir à peu près trois cents pieds dans un sens, et cinquante dans l’autre. À la droite est le bâtiment du bagne qui forme, dans toute sa longueur, quatre salles égales pouvant servir au logement d’environ deux mille forçats. Dans la cour une allée de jeunes arbres donne quelqu’abri à une nappe jaunâtre d’un gazon brûlé par le soleil. La nature se flétrit dans ce lieu de supplice. »

  La cloche du bagne, conservée au musée de la marine, rythme la journée des bagnards. Benjamin Appert visita le bagne de Rochefort lorsqu’il était sous l’autorité de l’amiral Jurien, préfet maritime. Il a laissé une description de la journée du forçat : « Le mouvement journalier de la chiourme est ainsi réglé au bagne de Rochefort : Au coup de canon de diane, on commence à déferrer la fatigue, et ensuite les consignés. Au son de la cloche de l’embauchée, la chiourme sort des salles ; la visite des fers et la fouille se font avec attention, et la chiourme est envoyée sur les travaux. Le premier mars, la chiourme rentre dans les salles à onze heures et demie. Chaque homme reçoit sa ration de vivres. À une heure un quart, la chiourme sort des salles et est envoyée sur les travaux ; elle rentre toujours une demi-heure avant la débauchée des ouvriers. Chaque homme reçoit à la rentrée du soir quarante-huit centilitres de vin ( la ration sans travail ne comporte pas de vin). Du premier avril au premier novembre, la chiourme sort des salles à une heure trois quarts après midi ; du premier novembre au 31 mars, elle sort à sept heures un quart et rentre à trois heures du soir ; toujours une demi-heure avant la débauchée des ouvriers. Comme il n’y a qu’une séance jusqu’au 31 mars, ils reçoivent leur ration complète à la fois. La rentrée totale de la chiourme est annoncée par le son de la cloche ; alors chaque sous-adjudant de garde fait compter les hommes de sa salle : cette mesure est nécessaire et se fait à la rentrée du matin comme à celui du soir. Au coup de canon de retraite, l’appel nominal se fait dans les salles : une heure après, les sous-adjudants, chacun dans sa salle , donnent un coup de sifflet pour annoncer le silence qui a lieu peu de temps après, et qui dure jusqu’au lendemain [7]. » Depuis 1823, les bagnards portent pantalons, bonnets et casaque rouge. Une majorité de forçats est employée aux travaux de l’arsenal, c’est la grande fatigue. Certains hâlent les navires dans l’estuaire de la Charente ( la cordelle), portent de grosses pièces de bois. D’autres sont employés en fonction de leurs compétences professionnelles et de la confiance que le commissaire du bagne leur accorde. Le bagne est un univers très hiérarchisé avec des travaux plus ou moins pénibles, des rémunérations variables, des récompenses, mais aussi des punitions (la double chaine) pour les récalcitrants.


Une forte mortalité, spécificité du bagne de Rochefort


  Maurice Alhoy, visiteur du bagne de Rochefort en 1827, dans l’ouvrage publié en 1830, Les bagnes, sous titré Rochefort, insistait sur la mortalité de ce site, sur les fièvres dites « canicules » qui décimaient la population locale et plus particulièrement la chiourme : « Malgré les précautions qu’on semble prendre pour cacher leur destruction, il est trop vrai que Rochefort semble être la fosse commune des galériens. » Benjamin Appert confirme cette appréciation : « La mortalité est plus considérable à Rochefort que dans les autres bagnes. Mais on ne doit attribuer ce funeste résultat qu’au climat, et aux changements fréquents de température, puisque, pour les hommes libres, la même différence existe entre la mortalité de Rochefort, et celle de Toulon, Brest et Lorient. Lors de mon séjour à Rochefort, les fièvres commençaient à se propager, et le jour de ma visite de l’hôpital de la marine 218 condamnés s’y trouvaient, ce qui excède la huitième partie de la population. » Cette réputation de bagne mortifère devrait être confrontée aux taux de mortalité annuels de la population civile. Dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale de 1831,Villermé consacra une notice à la mortalité au bagne de Rochefort. Il attribuait aux “marais malsains” qui environnaient la cité le fort taux de mortalité du bagne. Il offrait une statistique fort parlante. De 1767 à 1778, un forçat sur 4,89 décédait chaque année, de 1779 à 1790, 1 sur 3,57, de 1791 à 1802 1 sur 3,86, de 1803 à 1814 1 sur 7,61 et de 1816 à 1827, 1 sur 11,51. Villermé attribuait aux travaux menés par la municipalité afin d’y améliorer l’hygiène l’évolution des taux. Mais le philanthrope s’interrogeait sur la spécificité du bagne car il relevait que les bagnards étaient victimes de plus de maladies que les soldats, marins et ouvriers libres del’Arsenal et qu’il décédaient dans des proportions plus grandes. Ses statistiques s’appuyaient sur des dénombrements effectués à l’hôpital de la marine. Il attribuait à l’indigence des forçats cette surmortalité en rappelant que “les maladies, une fois développées, sont plus souvent mortelles chez les indigents que chez les gens aisés, et celà d’autant plus que la pauvreté ou la misère est plus grande. On est en droit de tirer les mêmes conclusions des faits que je viens de rapporter, car les forçats sont relativement aux soldats, marins et ouvriers dans nos ports, de véritables indigents.” Villermé condamnait implicitement le régime du bagne : ” C’est à la misère des forçats, aux travaux qu’on en exige, à la réunion de toutes les mauvaises conditions hygiéniques qui pèsent sur eux dans le bagne de Rochefort, qu’il faut attribuer la fréquence de leurs maladies, la grande tendance que celles-ci ont à se terminer par la mort ou, en un mot, l’épouvantable destruction de ces hommes. “

  Les registres matricules conservés dans la série O du service historique de la défense à Rochefort devraient apporter des éclaircissements, en particulier sur la durée d’espérance de vie dans ce bagne, car il semble que la situation sanitaire a évolué entre la fin du XVIIIe siècle et l’époque des monarchies constitutionnelles. Benjamin Appert multiplie les louanges sur la propreté, l’hygiène du bagne lors de sa visite en 1834. Les liens entre le bagne, l’hôpital et l’école de médecine navale devraient susciter des études ultérieures que les auteurs n’ont fait, jusqu’à maintenant, qu’effleurer.

Le bagne et l’hôpital de la marine, espaces d’exploration pour les phrénologues


  Si le bagne apportait sa “manne” de cadavres pour les exercices pratiques des élèves médecins et chirurgiens, il fut aussi un lieu d’observation des populations criminelles pour les philanthropes et les phrénologues. En celà, ils emboîtaient le pas de Franz Joseph Gall qui, lui aussi, avait étudié descrânes de criminels pour mieux localiser la faculté de la ruse ou celle du meurtre. Benjamin Appert était favorable à l’introduction de la phrénologie comme moyen d’étude des criminels : « L’examen du cerveau chez les coupables, depuis l’assassin jusqu’au voleur le moins marquant, finirait peut-être par prouver qu’il existait chez ces hommes une tendance anticipée vers tel ou tel crime, résultat qui apporterait infailliblement des restrictions à la sévérité des lois. » Il orna les quatre volumes de son livre de profils des criminels célèbres de son temps. Il n’était pas le premier. Le docteur Félix Voisin, en 1828, avait examiné plusieurs centaines de forçats de Toulon pour y repérer les condamnés pour viol. Episode que rapporte Maurice Alhoy dans Les bagnes, Histoires, types, moeurs, mystères, publié en 1845. Le médecin en chef de l’hôpital des forçats de Toulon, Henri Lauvergne, était lui aussi un partisan de la phrénologie et disait recueillir ses observations et ses anecdotes “au lit des malades de l’hôpital du bagne”. C’est probablement l’auteur qui explique le mieux en quoi les bagnes furent de formidables terrains d’observation et d’exercices pratiques pour les phrénologues : “Ces hommes à passions dominantes et indomptables, véritables génies du mal, sont des sujets précieux pour l’étude suivie des faits phrénologiques. C’est vers ce but important qu’ont tendu mes efforts, lorsque je fus appelé à diriger en chef le service médical du bagne de Toulon. Toutefois, je n’étais point novice dans ce genre de recherches ; ayant beaucoup voyagé et longtemps comparé les volitions humaines avec la forme et les reliefs du crâne, j’arrivais sur ce beau champ de crâniologie avec des idées théoriques que je pensais être nouvelles, et dont il m’était enfin permis de corroborer les applications.” Comme dans toute collection phrénologique, une pièce essentielle introduisait la collection : la topographie et donc la localisation des facultés identifiées par Gall. A Rochefort, deux crânes comportent au milieu de tracés rouges, l’identification des facultés. Un moulage de plâtre complète ce dispositif introductif.
Benjamin Appert proposa des études de cas, confrontant la vie, les crimes de criminels à des observations phrénologiques. On peut citer l’assassin Choffron, condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1834 : « Le développement des organes de la destruction, de la rixe et de la fermeté sont à leur summum de développement. Voyez la région supérieure de la tête, quelle dépression de chaque côté de la ligne médiane, et point d’intelligence, point de moralité, point d’idéalité, pour combattre ces puissances infernales. Ce n’est pas la phrénologie qui faisait de Choffron un monstre, mais ce monstre s’explique par la phrénologie. » ( t 4, p. 310). Il vante les moulages réalisés à Paris par Dumoutier, moulages qui, à ses yeux, accréditent la pertinence de la théorie. Les collections provinciales s’efforçaient de disposer de plâtres de criminels célèbres qui avaient retenu l’attention de Gall ou de ses émules. A Rouen, le fondateur du muséum Pouchet s’efforça d’illustrer par des bustes chacune des facultés de Gall. À Rochefort, les plâtres, probablement acquis chez Dumoutier à Paris, sont moins nombreux mais ils présentent quelques “célébrités” des annales judiciaires et phrénologiques du temps. Le moulage de la tête de Lacenaire figure dans la collection rochefortaise, comme dans celle de Rouen. Ce criminel lettré fascina la société de son temps. Dumoutier effectua le moulage de sa tête de son vivant, peu de temps avant son exécution. Benjamin Appert note à son propos : « Les observations phrénologiques faites sur le crâne de Lacenaire ont révélé un mélange de bonnes et mauvaises prédispositions qui, si elles eussent été modifiées par l’éducation, et sans les circonstances qui toutes ont concouru à en faire un criminel, n’auraient certes pas tourné d’une manière aussi tragique pour lui, et malheureuse pour la société. »

 Le moulage de la tête de Giuseppe Fieschi est également présent. Avec ses complices Pépin et Moret, il était l’auteur d’une tentative de régicide à l’encontre de Louis-Philippe en 1835. Il avait installé dans une maison du boulevard du Temple sa machine infernale composée de vingt-quatre canons de fusil. Le roi fut épargné mais l’attentat fit dix-neuf victimes. 

 L’ancien séminariste Pierre Vincent Eliçabide fit lui aussi l’objet d’un moulage en platre. Selon Marc Renneville, Dumoutier aurait rédigé une notice phrénologique sur cet assassin. Devenu instituteur, il avait rédigé uneHistoire de la religion chrétienne racontée aux jeunes enfants. En 1840, à Paris, il trancha la gorge du jeune Anicat puis, à Bordeaux, il tua à coups de marteau la mère de l’enfant et sa jeune fille. Il avait publié en 1840 un Mémoire écrit par Eliçabide écrit par lui-même. Au sein de la collection de crânes et de moulages figure le moulage en plâtre du plus célèbre bagnard de Rochefort Anthelme Collet. Cet escroc qui inspira le personnage de Vautrin dans l’œuvre d’Honoré de Balzac, avait été condamné à vingt ans de travaux forcés en 1820. Il mourut à Rochefort en 1840, âgé de cinquante-cinq ans, peu avant sa libération. Il était surnommé l’archevêque par ses codétenus car il se vantait d’avoir usurpé cette fonction. En 1836, il publia ses mémoires, Vie d’un condamné ou vie de Collet écrite par lui-même. Il présente ses crimes ainsi : « Tantôt simple lévite, tantôt évêque, puis général-inspecteur, j’ai souillé le sanctuaire et déshonoré l’épée, exploitant sous le camail la bourse des fidèles, ravageant les caisses de l’Etat sous l’habit brodé et le cordon rouge, je me suis assis à la table des sommités ecclésiastiques ; j’ai reçu l’encens des dignitaires tant de l’ordre militaire que de l’ordre civil ; tous ont été mes dupes, même un cardinal, son lapidaire et son jardinier : l’or et les décorations, je les ai prodigués à pleines mains ; et c’est après avoir passé par ces phases brillantes, que Collet est tombé dans un bagne, avec des fers, sur un lit de camp, entouré de criminels comme lui. » Lors de sa visite au bagne de Rochefort, Benjamin Appert reçut des mains de Collet son manuscrit. Il est partiellement reproduit dans son livre Bagnes, prisons et criminels. Un ouvrage récent de Jean-Marie Augustin reprend la biographie de ce bagnard et, grâce aux archives judiciaires, montre qu’il avait commis aussi des attentats à la pudeur sur des mineurs [8]. Comme au Musée de l’homme parisien, figurait aussi le moulage de la tête du chef chouan Georges Cadoudal [9]

  La collection dispose de plusieurs crânes doublés de moulages en plâtre. Se pose la question de moulages réalisés localement comme ce fut le cas à Rouen pour les plâtres de guillotinés de Seine-Inférieure. Des polémiques avaient éclaté à propos de l’assassin Soufflard dont le moulage est présenté à Rochefort. Les mesures de la circonférence du plâtre différaient de celles du crâne et le repérage de la “bosse” du meurtre différait de l’un à l’autre. Les bagnes hébergeaient toutes sortes de criminels : voleurs, escrocs, parricides, meurtriers, violeurs, assassins[[les registres matricules sont conservés au Service historique de la défense, SHD Rochefort, 4 rue du Port, 17300
ROCHEFORT (tél 05 46 87 74 90)

... Il était tentant d’assigner des particularités craniologiques et cérébrales à chacune de ses catégories. C’était la démarche initiée par Félix Voisin au bagne de Toulon dès la fin de la Restauration et reprise dans le gros livre de Lauvergne. Celà expliquerait la sélection de crânes conservés à Rochefort, ne portant que de courtes mentions telles que “violeur”, “meurtrier adonné à la masturbation”etc... Les meurtriers corses intriguaient les phrénologues. La pratique de la vendetta suscitait de longs développements, comme chez Lauvergne qui déplorait l’impuissance de la phrénologie à expliquer les crimes de l’île. Ils ne repéraient pas cette fameuse bosse du meurtre qui aurait dû caractériser ces individus.Dans la collection “les carnets de bord” du Musée national de la marine, un beau catalogue présente les collections de l’école de médecine navale, collections qui ne se limitent pas à la phrénologie. Nous avons laissé de côté les collections de crânes et moulages présentant “les races” humaines. Cet article se veut introductif à d’autres travaux pour mieux appréhender les liens entre l’hôpital militaire, l’école et le bagne. Les bagnes ont été un terrain de prédilection pour les “travaux pratiques” des phrénologistes de la Monarchie de Juillet. C’était connu pour Toulon, un peu oublié pour Rochefort. D’autres collections méritent certainement d’être redécouvertes. En juillet 1852, le ministre de la marine Ducos signalait à l’empereur, en ces termes, la fermeture du bagne de Rochefort :” Pénétré par la haute pensée qui vous a fait décréter l’évacuation des bagnes, je viens vous rendre compte des premiers résultats de cette grande mesure.Un des trois foyers de contagion criminelle, entretenus depuis tant d’années dans nos ports militaires, est aujourd’hui éteint. Le bagne de Rochefort n’existe plus, il vient d’être fermé pour jamais. Assurément Monseigneur, s’il ne se fut agi que de transporter dans des régions lointaines quelques milliers de forçats, l’activité de notre marine n’eût pas été au dessous de sa tâche, et depuis longtemps déjà, vos desseins seraient accomplis. Mais, vous le savez, l’évacuation des bagnes s’est associé dans votre esprit à une entreprise plus grande encore, celle de la colonisation de la Guyane française. Cette colonie profondément ébranlée par l’émancipation soudaine des esclaves, abandonnée depuis quatre ans par la majeure partie de ses habitants, ne présente plus aujourd’hui qu’un fertile désert où la Providence a déposé le germe des plus riches productions des deux mondes, mais qui n’offre en ce moment que des établissements en ruines et des champs sans culture.” Il concluait sa lettre ainsi : “Je vous propose, Monseigneur, de consacrer l’évacuation du bagne de Rochefort par une cérémonie religieuse et par une salve, dans ce port, de vingt et un coups de canon.”"

 Jean-Claude VIMONT

 

 

 [1] Sur l’histoire des bagnes métropolitains on se référera au précieux ouvrage de Michel Pierre, Le dernier exil, Histoire des bagnes et des forçats, Paris, Gallimard, 1989. En 1973, Marcel Le Clère avait publié une Vie quotidienne dans les bagnes, Paris, Hachette, 1973

 [2] Yannick Romieux, “Histoire de l’école d’anatomie et de chirurgie navale de Rochefort (1722-1964)”, Revue d’histoire de la Pharmacie, 2001, volume 89, n°332, p. 489-500.

 [3] Marc Renneville, “Un musée d’anthropologie oublié : le cabinet phrénologique de
Dumoutier”, Bulletins et mémoires de la Société anthropologique de Paris, 1998, volume 10, n°10, 3-4, pp. 477-484.

 [4] Au 31 décembre 1838, les forçats étaient au nombre de 8130

 [5] L.-M. Moreau-Christophe, De l’état actuel des prisons en France, Paris, 1837, p.277

 [6] L.-M. Moreau-Christophe, De l’état actuel des prisons en France, Paris, 1837, p.278.

[7] Benjamin Appert, Bagnes, prisons et criminels, Tome 3, p.152

[8] Jean-Marie Augustin, Les vies d’Anthelme Collet, escroc, bagnard... et pédophile, geste éditions, 340 p, 2008

[9] Ackerknecht (E. H.), “P. M. A. Dumoutier et la collection phrénologique du musée de l’homme”, Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, Année 1956, Volume 7, Numéro 7-5-6, pp. 289-308. 

 

 

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